
Le dossier
Le soir du 19 février 2014, le directeur général de Trasseo Capital SA, enregistrée à Monthey, en Suisse, a annoncé avoir effectué des paiements au titre de cinq « contrats de prêt perpétuel », pour un total de 450 000 euros. Il a envoyé ce message et les confirmations de paiement à Bruno Frentzel, dirigeant de SICPA SA (CH), fournisseur suisse d’encres de sécurité et de timbres fiscaux.
Peu après une heure du matin, Frentzel les a transmis à Hakan Arıkan, directeur général de SICPA-Assan, la coentreprise turque de SICPA. Sa note indiquait : « Vous pouvez communiquer les numéros de virement à Y. »
La coentreprise se battait pour conserver le marché qu’elle détenait depuis 2007 pour exploiter le système turc de timbres fiscaux sur le tabac et l’alcool. Sept mois plus tard, elle a remporté un nouveau contrat de cinq ans, d’une valeur de 359 millions de livres turques.
Les documents obtenus par The Ledgers montrent des paiements transitant par un intermédiaire suisse, une commission de succès proposée en cas de victoire de SICPA et un dirigeant promettant d’honorer « tous les engagements » tout en affirmant qu’il « n’écrirait rien à ce stade ».
Un marché à défendre
Le partenariat de SICPA avec le groupe Assan de la famille Kibar avait remporté l’appel d’offres initial de l’administration fiscale de Türkiye fin 2006. Son contrat de cinq ans couvrait la période 2007–2012. [1] [2]
En 2012, Gate Elektronik et son partenaire français Prooftag ont remporté l’appel d’offres suivant avec une proposition de 217 millions de livres, soit 107 millions de moins que SICPA-Assan. Celle-ci a contesté l’attribution. Un tribunal administratif l’a annulée ; en 2013, le Conseil d’État a confirmé cette décision par trois voix contre deux, selon la presse de l’époque. [3]
| Appel d’offres | Soumissionnaires | Résultat |
|---|---|---|
| 2012 | Gate Elektronik–Prooftag : 217 millions TL ; SICPA-Assan : 324 millions TL | Gate a gagné ; l’attribution a ensuite été annulée après le recours de SICPA-Assan. |
| 3 février 2014 · 2013/193582 | SICPA-Assan ; Gate Elektronik ; Eksim | Annulé : aucune offre valable. |
| 9 septembre 2014 · 2014/81560 | SICPA-Assan–SICPA Security Solutions ; Gate Elektronik–Arjowiggins Security ; Narsistem ; Gemalto ; Ankaref | Victoire du consortium SICPA ; 359 304 283 TL sur cinq ans, contrat signé le 9 décembre 2014. |
Le compte rendu de la procédure mentionne Lettra parmi les acheteurs du dossier d’appel d’offres en février, mais pas parmi les soumissionnaires. Elle n’a pas participé en septembre. La valeur et la date de signature du contrat ultérieur figurent dans un document parlementaire relatif aux questions du député d’opposition Akif Hamzaçebi. [4]
450 000 euros par un intermédiaire suisse
Trasseo avait des contrats de conseil avec cinq personnes en Türkiye. L’une était Yavuz Bacacı, qui signait ses courriels au nom de Lettra Teknoloji. L’exemplaire examiné par The Ledgers prend effet le 1er février 2014, deux jours avant l’appel d’offres. Les quatre autres personnes ne sont pas nommées ici, leurs rôles n’ayant pas été établis.
Selon les contrats, Trasseo agit pour un « mandant » non nommé, dont elle peut choisir de ne jamais révéler l’identité. Le texte la décrit comme une entité sans lien avec ce mandant, tout en rattachant directement les services à ses obligations contractuelles envers lui. Le mandant dispose de droits d’audit et de la propriété des travaux.
Les prestations comprennent le développement en Türkiye d’un système de suivi et de traçabilité aux fonctions similaires à celles d’un système utilisé par le client de Trasseo. La propriété intellectuelle revient à ce client. SICPA-Assan exploitait en 2014 le système turc de suivi du tabac et de l’alcool. SICPA n’a pas répondu à la question de savoir si elle était le mandant non nommé.
Les contrats interdisent aussi de concurrencer Trasseo, le mandant ou leurs filiales dans les encres de sécurité, la protection des marques et les systèmes d’identification, d’authentification et de certification des produits et documents. L’interdiction s’applique pendant le contrat et les douze mois suivants. Un projet ultérieur de contrat de conseil de SICPA décrit ses activités dans des termes remarquablement proches.
À 16 h 02 le 19 février, le directeur général de Trasseo, Umar Khan, a envoyé à Frentzel cinq contrats de conseil signés et numérisés, en introduisant son message par « Comme convenu ». Frentzel les a transmis à Arıkan dans les deux heures. Le courriel de paiement et la référence à « Y » ont suivi dans la nuit. Le courriel n’identifie pas Y.
Les documents comprennent une instruction de paiement demandant à Credit Suisse de transférer 90 000 euros de Trasseo à l’une des cinq personnes, avec une date d’opération au 20 février 2014. Bien que le courriel de Khan parle de prêts, le motif du paiement est « selon contrat de conseil du 1er février 2014 ».
Un accord distinct entre Trasseo et Lettra porte également la date du 1er février. Il indique que Lettra a déjà reçu l’intégralité de 500 000 euros pour un développement logiciel bénéficiant exclusivement au client de Trasseo.
« Merci pour le soutien »
Le matin de l’appel d’offres de février, Frentzel a envoyé un courriel intitulé « Tender turkey this morning ». Il y présentait SICPA comme le seul soumissionnaire à 11 heures, précisait qu’une approbation formelle restait nécessaire et se disait confiant de voir l’entreprise rester titulaire pendant dix à quinze mois supplémentaires. Il évoquait un prix de 45 millions de livres pour dix mois et une petite remise, avant de remercier les destinataires pour leur soutien.
Le compte rendu de la procédure mentionne trois soumissionnaires ce jour-là : SICPA-Assan, Gate Elektronik et Eksim. L’appel d’offres a ensuite été annulé faute d’offre valable. SICPA n’a pas expliqué l’écart entre ce compte rendu et la description de « seul soumissionnaire ».
Lettra, Gate et la commission de 13,6 %
Le 24 février, Bacacı a écrit à Frentzel, avec Arıkan en copie, en demandant d’utiliser son adresse Lettra : « J’utilise le courriel Gate uniquement pour le projet de carte d’identité turque. » Gate avait concurrencé SICPA dans les procédures évoquées ici.
Bacacı disait attendre encore un contrat pour le projet suivant et se montrait mécontent du processus. Frentzel a répondu dans l’heure : « Je n’écrirai rien à ce stade j’honore tous les engagements et je travaille selon mon agenda C’est ma façon de faire ». Il a transmis l’échange à Arıkan en ajoutant qu’il n’était pas aux ordres de Bacacı.
Le 14 mai, Akman a diffusé un projet de contrat de conseil entre SICPA Security Solutions SA et Lettra, portant une date d’effet au 1er septembre 2013, plus de huit mois auparavant. Un document comparatif exposait les positions des parties.
Les deux colonnes proposaient une commission de 13,6 %, conditionnée à l’obtention du nouvel appel d’offres du client par SICPA ou une filiale. SICPA souhaitait calculer ce pourcentage sur les recettes nettes, sans versement sous un seuil annuel de 40 millions de livres. Lettra proposait un seuil de 35 millions, plus TVA. SICPA proposait une garantie bancaire couvrant ses obligations.
Une part de 13,6 % d’un contrat de cinq ans de 359 millions de livres représente environ 49 millions de livres.
Une feuille de conditions non datée, rédigée du point de vue du consultant, énumère des responsabilités : remporter l’appel d’offres, conseiller en droit turc et en marketing, fournir des informations sur les concurrents. Elle indique que les responsabilités du consultant s’achèvent avec succès lorsque SICPA gagne. Elle demande aussi une garantie de commission sur cinq ans par un tiers et la couverture des achats publics de suivi du tabac et de l’alcool, y compris les achats directs.
Le 30 mai 2014, Arıkan a dressé la liste des entreprises participant à la consultation de l’administration fiscale de Türkiye sur le projet de cahier des charges. À côté de Lettra, il a écrit en turc : « gate adına katılan ikinci bir firma » — une deuxième entreprise participant pour le compte de Gate.
Une société américaine et une proposition de compte séquestre
La feuille de conditions du consultant demande à SICPA de garantir cinq années de commissions par un tiers. Elle indique aussi que SICPA enverra à l’avance un projet de compte séquestre, prenant effet après sa victoire et la signature du marché.
Une semaine après la diffusion du projet de conseil, une lettre du 21 mai 2014 a autorisé Bacacı à conclure des contrats pour Avialift LLC en Türkiye et à l’étranger. Elle a été certifiée par un notaire dans le comté de Forsyth, en Géorgie, aux États-Unis.
Un projet d’accord de séquestre entre SICPA Security Solutions SA, Avialift LLC et un notaire lausannois prévoit la remise par SICPA d’un chèque pouvant atteindre 4,5 millions d’euros pour garantir la commission du consultant.
The Ledgers a interrogé SICPA sur cet accord, sur d’éventuels paiements à Avialift et sur la présence d’une société américaine dans un dispositif relatif à un marché turc. Ni SICPA ni Avialift n’ont répondu.
« Assurez-vous que nous contrôlons la décision »
Un an avant les courriels de paiement, SICPA-Assan contestait l’attribution du marché de 2012 à Gate. Le 4 janvier 2013, un avocat a informé Arıkan que le recours avait été enregistré devant la 13e chambre du Conseil d’État, plus haute juridiction administrative de Türkiye.
Le lendemain, Arıkan a transmis la nouvelle à Frentzel et à ses collègues, prévoyant une décision dans les quatre à six semaines et espérant une issue favorable. Le 6 janvier, Frentzel a transféré l’échange à Akman avec cette note : « Pour information. Assurez-vous que nous contrôlons la décision ».
Le courriel ne précise ni le sens de cette phrase ni ce qui était attendu d’Akman. SICPA n’a pas répondu aux questions sur la note ou sur son rôle. La presse de septembre 2013 a relaté la décision de la chambre, prise par trois voix contre deux, confirmant l’annulation de l’attribution à Gate. [3]
Les antécédents de SICPA et le droit turc
En avril 2023, le Ministère public de la Confédération suisse a imposé à SICPA SA un paiement de 81 millions de francs suisses : une amende de 1 million et une créance compensatrice de 80 millions. Il a constaté des défaillances organisationnelles ayant permis à des employés de corrompre des agents publics au Brésil, en Colombie et au Venezuela. Un ancien responsable commercial a reçu une peine de 170 jours de prison avec sursis ; les procédures visant le directeur général et actionnaire principal ont été abandonnées. [5] [6]
En 2021, SICPA avait également payé 135 millions de francs suisses pour régler ses difficultés judiciaires au Brésil. [7] Elle n’a pas fait opposition à l’ordonnance pénale suisse, mais en a contesté les motifs. Dans sa réponse publiée, elle affirme que la responsabilité retenue contre l’entreprise ne signifie pas qu’elle a elle-même commis, souhaité ou accepté les actes d’anciens employés ou consultants, et décrit les réformes ultérieures de conformité. [8]
L’article 17 de la loi turque sur les marchés publics interdit les comportements affectant la concurrence ou les décisions d’attribution, notamment les propositions d’accords aux soumissionnaires. Le trucage d’appel d’offres est passible de trois à sept ans de prison au titre de l’article 235 du code pénal turc. Il appartient aux autorités et tribunaux compétents de déterminer si les arrangements décrits répondent aux critères légaux.
Aucune réponse enregistrée avant publication
The Ledgers a envoyé à SICPA dix questions détaillées le 25 octobre 2026, avec un délai fixé au 30 septembre 2026 à 17 heures, heure suisse. Elles portaient sur Trasseo, la nature des paiements, le courriel du « seul soumissionnaire », Lettra, Avialift et la note de 2013 relative au Conseil d’État. L’entreprise a été informée que sa réponse serait publiée intégralement ou résumée fidèlement.
Des questions connexes ont été adressées au même moment à Kibar Holding, partenaire de SICPA dans SICPA-Assan, et à Lettra Teknoloji.
Aucune de ces parties n’avait répondu au moment de la publication. The Ledgers n’impute aucun acte répréhensible aux autres soumissionnaires du seul fait de leur participation et publiera les réponses reçues.
À propos de cette enquête
The Ledgers a obtenu des courriels internes de 2013 et 2014, des contrats Trasseo, une instruction bancaire, un projet de contrat de conseil SICPA–Lettra accompagné d’un comparatif des positions, une feuille de conditions non datée, une lettre d’habilitation Avialift et des documents de passation de marchés de l’administration fiscale de Türkiye.
Les numéros de procédure, dates et soumissionnaires concordent avec les sources publiques, notamment le document parlementaire et les articles cités. Les chaînes de courriels sont cohérentes avec leurs pièces jointes et entre elles.
Documents sources
08Mises à jour du dossier
Nouvelles pièces : publication du troisième volet
Les échanges de janvier 2018 relient les projets de conseil de 2014 aux rapports de recettes et aux factures. Le troisième volet est disponible.
Dossier publié
Les documents sont en notre possession. L’enquête continue.
Les 13 documents fournis pour ce dossier totalisent 65 pages. Les images ci-dessous sont des aperçus masqués ; aucune copie lisible ni aucun lien de téléchargement n’est proposé.













Nous disposons de milliers de documents. Nous poursuivons leur examen.
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