
Le dossier
Trois mots, cinq sièges
Certaines phrases naissent comme des slogans et deviennent des questions de justice. « Le monde est plus grand que cinq » est précisément l’une d’elles. La force de cette formule, répétée depuis des années par le président Recep Tayyip Erdoğan, tient à sa capacité à ramener un ordre mondial complexe à une seule question, compréhensible par tous : décider du sort du monde signifie-t-il représenter le monde entier ?
Erdoğan a réitéré cette objection le 22 septembre 2026, à la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies. Il a critiqué une conception du droit qui fonctionne différemment pour les puissants et pour les faibles, et lancé un avertissement explicite contre l’impunité : [1]
« N’oublions pas qu’un système international dans lequel les responsables s’en tirent à bon compte, et où, de surcroît, l’impunité se banalise, est voué à la décomposition. »
Recep Tayyip Erdoğan · 81e Assemblée générale de l’ONU · 22 septembre 2026
Le discours portait sur les guerres, le droit international et la réforme de l’ONU. Mais le principe énoncé dépasse ce contexte. Car l’histoire de l’argent perdu au détriment de la collectivité soulève la même question : à qui ceux qui exercent le pouvoir rendent-ils compte de ses conséquences ?
Qu’une entreprise paie des milliards de dollars de sanctions fait un titre saisissant. Savoir dans quelle caisse cet argent entre constitue une tout autre information.
Ce dossier s’attache à cette seconde information. Nous lisons les comptes, pas les gros titres.
Le dossier en chiffres
5 : membres permanents du Conseil de sécurité disposant du privilège du veto.
3,9 milliards de dollars : sanctions financières mondiales acceptées par Airbus en 2020 dans le cadre d’un accord avec trois pays.
991 millions d’euros : versement d’Airbus au Trésor britannique. Indemnisation des victimes demandée : aucune.
313 millions de dollars : montant total des avoirs dont la restitution de la Suisse à l’Ouzbékistan a été organisée.
47,37 millions de dollars : dépenses cumulées déclarées par le Fonds Vision 2030 au 31 décembre 2025.
52,88 millions de dollars : avoirs confisqués transférés des États-Unis au Nigeria.
230 : centres de soins maternels et néonatals équipés ou améliorés en Ouzbékistan.
Tous les chiffres proviennent des documents et communiqués énumérés dans la rubrique Sources.
Entrée 01 · Le verrou des cinq
Les cinq pays désignés par Erdoğan sont connus : les États-Unis, la Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni. Au sein du Conseil de sécurité, qui compte quinze membres, seuls ces cinq membres permanents disposent du privilège du veto. Même lorsque la majorité requise est réunie pour une décision de fond, le vote négatif d’un seul des cinq peut suffire à la bloquer. [2]
Un détail moins souvent évoqué figure à l’article 108 de la Charte des Nations unies : parmi les ratifications nécessaires à l’entrée en vigueur d’un amendement à la Charte doivent obligatoirement figurer celles des cinq membres permanents. [3]
Autrement dit, si le monde veut modifier le privilège des cinq dans le cadre de l’ordre existant, il a de nouveau besoin de leur autorisation. La clé du verrou se trouve dans la poche de ceux qui l’ont posé.
Les mécanismes juridiques de la lutte contre la corruption sont bien sûr différents. Le veto au Conseil de sécurité ne régit pas les dossiers de corruption des parquets nationaux. Le lien se situe ailleurs : de quelle volonté dépendent, en dernier ressort, le contrôle du pouvoir et la coopération entre États ?
Entrée 02 · La géographie de l’argent
Dans une affaire de corruption transfrontalière, les preuves peuvent se trouver dans un pays, le compte bancaire dans un deuxième et le véritable propriétaire de l’entreprise dans un troisième. Lorsque les personnes dissimulées derrière les sociétés-écrans restent introuvables, c’est précisément là que la piste de l’argent se perd. Voilà pourquoi le GAFI accorde tant d’importance à la transparence des « bénéficiaires effectifs ». [4]
La géographie de la corruption comprend donc autant le lieu où l’argent reste que celui d’où il provient. Le pays où demander des comptes n’est pas seulement celui où le pot-de-vin est versé ; c’est aussi celui où il est placé.
Entrée 03 · Airbus : le fossé entre le titre et la victime
L’affaire Airbus constitue un cas d’école de ce décalage.
En janvier 2020, l’entreprise a accepté des sanctions financières dépassant 3,9 milliards de dollars dans le cadre de procédures menées simultanément avec les autorités américaines, françaises et britanniques. Le règlement global couvrait, outre des affaires de corruption à l’étranger, des infractions à la réglementation américaine sur les exportations d’armements. [5]
L’accord approuvé dans le volet britannique prévoyait le versement d’environ 991 millions d’euros au Trésor public. Mais des passages moins cités de la même décision précisaient qu’aucune indemnisation des victimes n’avait été demandée dans cet accord. Parmi les motifs figurait la difficulté à établir aisément un préjudice quantifiable ; le droit des victimes potentielles de demander séparément une indemnisation était toutefois réservé. [6]
« Le montant élevé d’une sanction ne prouve pas, à lui seul, que le préjudice subi par la victime a été réparé. »
C’est ici que la distinction devient décisive. L’argent qui entre dans les caisses de l’État imposant la sanction et les ressources récupérées par la société lésée occupent deux colonnes différentes d’un même registre. Lire la première colonne ne signifie pas avoir lu la seconde.
Entrée 04 · Ouzbékistan : du communiqué de presse au livre de comptes
Le dossier ouzbek nous conduit des textes des accords aux écritures comptables.
La Suisse et l’Ouzbékistan ont organisé la restitution d’environ 131 millions de dollars en 2022, puis de 182 millions de dollars supplémentaires en février 2025, provenant d’avoirs confisqués dans des procédures liées à Gulnara Karimova. Les 313 millions de dollars au total devaient être utilisés au bénéfice de la population par l’intermédiaire du Fonds Uzbekistan Vision 2030, placé sous l’égide de l’ONU. [7]
Le rapport financier du Fonds pour 2025 montre cependant les différents visages d’un même argent à différentes étapes. Au 31 décembre 2025, les sommes déposées dans le Fonds s’élevaient à 94,85 millions de dollars ; le montant transféré aux organismes chargés de la mise en œuvre atteignait 90,25 millions de dollars ; les dépenses cumulées déclarées étaient de 47,37 millions de dollars. [8]
Ces écarts ne constituent pas, à eux seuls, une preuve d’irrégularité. Les échéanciers de paiement et les processus de mise en œuvre pluriannuels peuvent expliquer cette progression par étapes. Ils montrent néanmoins pourquoi la phrase « 313 millions de dollars ont été rendus à la population » nécessite une note de bas de page : à la date du rapport, le montant comptabilisé en dépenses représentait environ 15 % du total dont la restitution avait été annoncée.
Il existe aussi des résultats concrets. Selon le rapport d’activité du Fonds, 230 centres de soins maternels et néonatals ont été équipés ou améliorés, et 50 écoles ont reçu des technologies numériques. Ce sont les chiffres déclarés par le Fonds lui-même ; la qualité des services et leur impact durable restent à mesurer séparément. [9]
« Le retour de l’argent correspond à une date. Sa transformation en bénéfice pour la collectivité est un processus qu’il faut suivre. »
Entrée 05 · Nigeria : du yacht à l’ampoule
Dans l’exemple nigérian, ce processus va d’un yacht de luxe à l’accès à l’électricité.
L’accord signé en janvier 2025 entre les États-Unis et le Nigeria a organisé l’utilisation, au bénéfice de la population, d’avoirs confisqués d’une valeur d’environ 52,88 millions de dollars. Parmi ces avoirs figuraient un yacht de 65 mètres baptisé Galactica Star et des biens immobiliers de luxe aux États-Unis. Sur ces ressources, 50 millions de dollars ont été affectés à l’électrification et environ 2,88 millions de dollars au renforcement des capacités de la justice pénale et de la lutte contre le terrorisme. L’accord comportait aussi des dispositions de contrôle et de communication publique des résultats. [10]
Le critère de réussite n’est pas ici le chiffre inscrit dans l’accord, mais l’autre colonne à remplir à ses côtés : les foyers raccordés à l’électricité, la continuité du service et les justificatifs des dépenses.
Une mise à jour importante concerne toutefois la responsabilité pénale individuelle dans ce dossier. L’ancienne ministre nigériane du Pétrole, Diezani Alison-Madueke, a été acquittée de six chefs d’accusation de corruption le 17 juin 2026, dans un procès distinct à Londres. La confiscation des avoirs aux États-Unis et la procédure pénale individuelle au Royaume-Uni sont indépendantes l’une de l’autre. [11]
Un journalisme qui demande des comptes doit consigner un acquittement avec autant de soin qu’une condamnation.
Chronologie
Janvier 2020 : Airbus accepte un accord global de plus de 3,9 milliards de dollars avec les États-Unis, la France et le Royaume-Uni.
2022 : la Suisse organise la restitution d’environ 131 millions de dollars à l’Ouzbékistan.
Janvier 2025 : accord entre les États-Unis et le Nigeria : 52,88 millions de dollars d’avoirs confisqués au bénéfice de la population.
Février 2025 : 182 millions de dollars supplémentaires provenant de Suisse. Le même mois, Trump signe le décret suspendant l’application du FCPA.
Juin 2025 : les nouvelles directives du ministère américain de la Justice sur le FCPA sont publiées ; la suspension prend fin.
17 juin 2026 : Alison-Madueke est acquittée de six chefs d’accusation de corruption à Londres.
9 juillet 2026 : l’OCDE publie un avertissement appelant à une vigilance accrue concernant la Türkiye.
22 septembre 2026 : Erdoğan réitère son avertissement contre l’impunité devant la 81e Assemblée générale de l’ONU.
Entrée 06 · Washington : interdiction universelle, balance nationale
Un autre document venu de Washington met à l’épreuve l’appel d’Erdoğan à « un même droit pour les puissants et pour les faibles ».
Le décret de Trump de février 2025 demandait une pause, assortie de possibilités d’exception, dans les nouvelles enquêtes et mesures d’application du FCPA, instrument central de la lutte contre la corruption à l’étranger. La compétitivité des entreprises américaines et la sécurité nationale figuraient au premier plan de sa justification. [12] Les nouvelles directives publiées en juin ont mis fin à cette pause ; toutefois, les possibilités de concurrence des entreprises américaines et la sécurité des États-Unis ont cette fois été inscrites parmi les priorités d’application. Les directives précisaient également que l’action ne serait pas fondée sur la nationalité. [13]
L’article 5 de la Convention de l’OCDE sur la lutte contre la corruption est pourtant clair : les enquêtes et les poursuites ne doivent pas être influencées par les intérêts économiques nationaux, les relations avec d’autres États ou l’identité des personnes concernées. [14]
Cette comparaison ne constitue pas un constat définitif de violation. Elle soulève cependant une question inévitable : dans quelle mesure une interdiction universelle de la corruption reste-t-elle universelle lorsqu’elle est pesée à l’aune de l’intérêt commercial national ?
Entrée 07 · Türkiye : la même règle, la même mesure
La même mesure s’applique aussi à la Türkiye.
Le 9 juillet 2026, l’OCDE a publié un avertissement appelant à une vigilance accrue concernant la Türkiye. Elle a énuméré les lacunes législatives relatives à la responsabilité des entreprises, les insuffisances de la protection des lanceurs d’alerte et les carences dans les enquêtes sur les allégations de corruption à l’étranger. Il ne s’agissait pas d’une accusation visant l’ensemble des entreprises turques, mais d’une évaluation du cadre national d’application. [15]
Prendre au sérieux les paroles d’Erdoğan comme un principe universel exige de mettre aussi cette évaluation sur la table. La demande de justice internationale portée par la Türkiye se renforce par la transparence de ses propres institutions et par leur capacité d’enquête.
L’obligation de rendre des comptes réclamée à l’extérieur cesse d’être un slogan lorsqu’elle s’applique aussi à l’intérieur : elle devient un principe.
Le registre de la justice · Cinq questions
Tous ces dossiers montrent la même chose : on peut tenir les comptes de la justice à l’aide de cinq questions. La valeur informative d’un communiqué de presse se mesure au nombre de ces cinq questions auxquelles il répond.
01 · Qui a été reconnu responsable ?
02 · Quel montant d’avoirs a été récupéré ?
03 · Où l’argent a-t-il été transféré ?
04 · Quelle part a été dépensée ?
05 · Qu’est-ce qui a changé, et dans la vie de qui ?
Voilà la traduction concrète de l’appel à un « veto contre l’impunité » : des décisions explicables, de l’argent traçable, un contrôle indépendant et des citoyens capables de demander des comptes sur les résultats.
Dernière entrée · Des ampoules, pas des zéros
La formule d’Erdoğan « Le monde est plus grand que cinq » oppose une objection forte aux privilèges dans la gouvernance mondiale. Sa valeur durable réside dans la possibilité d’appliquer partout la même mesure : des salles où les grandes puissances prennent leurs décisions aux conseils d’administration des entreprises, puis aux registres des dépenses publiques.
Car la véritable contrepartie d’une fortune récupérée n’est pas le nombre de zéros dans un communiqué de presse. C’est un appareil médical qui fonctionne, une maison où la lumière s’allume et une personne capable d’en demander compte.
Le monde est plus grand que cinq.
Et aucun pouvoir ne devrait être au-dessus de l’obligation de rendre des comptes.
Sur quoi repose ce dossier ?
Les chiffres et citations de ce texte reposent sur les documents et communiqués numérotés ci-dessous. Les numéros dans le texte renvoient à la liste des sources.
Ce dossier spécial a été réalisé par The Ledgers. Les décisions d’acquittement et le droit des parties de faire valoir leurs observations demeurent réservés. © 2026 The Ledgers. Toute citation est autorisée avec mention de la source.
D’après les publications de: Türkiye Ministry of Justice — Press: Official account of President Erdoğan’s speech to the 81st UN General Assembly; UN Security Council — Voting system; Charter of the United Nations — Full text, Article 108; FATF — Beneficial ownership; États-Unis Department of Justice — Airbus global settlement (janvier 2020); Courts and Tribunals Judiciary of England and Wales — SFO v. Airbus SE judgment, paragraphs 95–96; Swiss Federal Department of Foreign Affairs (FDFA) — Asset restitution to Uzbekistan; UNDP MPTF — Uzbekistan Vision 2030 Fund, 2025 Consolidated Annual Financial Report; UNDP MPTF — Uzbekistan Vision 2030 Fund, 2025 Consolidated Annual Narrative Report; États-Unis Department of Justice — États-Unis-Nigeria asset transfer agreement (janvier 2025); 2 Hare Court — Acquittal of the former Nigerian Petroleum Minister (17 juin 2026); White House — Executive order pausing FCPA enforcement (février 2025); États-Unis Department of Justice — FCPA investigation and enforcement guidelines (juin 2025); OECD — Anti-Bribery Convention, Article 5; OECD Working Group on Bribery — Due diligence warning concerning Türkiye (9 juillet 2026).
Documents sources
15- Türkiye Ministry of Justice — Press: Official account of President Erdoğan’s speech to the 81st UN General Assemblybasin.adalet.gov.tr
- UN Security Council — Voting systemmain.un.org
- Charter of the United Nations — Full text, Article 108un.org
- FATF — Beneficial ownershipfatf-gafi.org
- États-Unis Department of Justice — Airbus global settlement (janvier 2020)justice.gov
- Courts and Tribunals Judiciary of England and Wales — SFO v. Airbus SE judgment, paragraphs 95–96judiciary.uk
- Swiss Federal Department of Foreign Affairs (FDFA) — Asset restitution to Uzbekistaneda.admin.ch
- UNDP MPTF — Uzbekistan Vision 2030 Fund, 2025 Consolidated Annual Financial Reportmptf.undp.org
- UNDP MPTF — Uzbekistan Vision 2030 Fund, 2025 Consolidated Annual Narrative Reportmptf.undp.org
- États-Unis Department of Justice — États-Unis-Nigeria asset transfer agreement (janvier 2025)justice.gov
- 2 Hare Court — Acquittal of the former Nigerian Petroleum Minister (17 juin 2026)2harecourt.com
- White House — Executive order pausing FCPA enforcement (février 2025)whitehouse.gov
- États-Unis Department of Justice — FCPA investigation and enforcement guidelines (juin 2025)justice.gov
- OECD — Anti-Bribery Convention, Article 5legalinstruments.oecd.org
- OECD Working Group on Bribery — Due diligence warning concerning Türkiye (9 juillet 2026)oecd.org
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